La publication d’Isabelle Werck (7) : Schubert, 2ème partie

Suite et fin de la biographie, mais pas seulement, d’un grand musicien.

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Franz SCHUBERT (Suite)

Pendant les « Schubertiades », qui ont lieu deux ou trois fois par semaine chez l’un ou chez l’autre, le plus souvent dans des salons bourgeois assez larges pour que l’on puisse danser, jouer ensemble à des charades ou à des sketches, Schubert est un animateur aussi central que discret. Il ne danse jamais, puisqu’il fait danser les autres, et de toute façon se sent trop balourd pour cela ; il chante ses lieder ou, mieux, il les fait interpréter par un de ses rares amis qui ait une certaine influence : le célèbre baryton Michaël Vogl.

Vogl est une star pleine de fierté, que les sollicitations des compositeurs agacent ; il fera une exception pour Schubert, dès le premier rendez-vous, à la suite d’un déchiffrage où il murmure d’abord : …« pas mal »… Puis il tape sur l’épaule de Schubert en lui disant « qu’il y a quelque chose en lui » mais qu’il manque d’aplomb et de « charlatanisme » pour se vendre, ce qui est parfaitement vu. Dès lors, c’est Vogl qui se fait le propagandiste de Schubert, du moins pour les lieder, dans les salons et dans quelques concerts. On aimerait bien pouvoir entendre son interprétation enflammée du Roi des Aulnes !

C’est Vogl qui offre à Schubert, tous frais payés, trois des rares vacances qu’il aura jamais, en Haute-Autriche dont le chanteur est originaire. Schubert est tout simplement émerveillé devant la splendeur de la montagne, ce qui le change du fangeux enfermement à Vienne.

Le compositeur est très estimé de ses amis, qui lui rendent justice en quelque sorte, mais pour ce qu’ils connaissent de lui : ses lieder et ses petites danses. Il est bien plus rare qu’ils soient en contact avec sa merveilleuse musique de chambre, encore moins avec les symphonies qui dorment dans les cartons, et qui ne seront jamais éditées ; elles ne sont jamais jouées non plus, sauf, exceptionnellement, dans le cadre restreint d’un orchestre réuni en privé dans l’une de ces soirées amicales. Quant aux éditeurs, ils veulent surtout des petits morceaux qui « se vendent bien » comme les pièces faciles pour piano, les lieder et les danses. L’impression des œuvres plus importantes, quatuors, symphonies etc., ils la réservent des auteurs « déjà connus », et Franz, discret comme la violette, ne sait pas ce que « se faire connaître » veut dire.

Les amis le poussent à écrire des opéras. Schubert en compose avec zèle non moins de quinze, dont seulement deux connaîtront une création au théâtre, vite écourtée. L’opéra Fierrabras, exhumé et enregistré sur le tard, est très beau par ses ensembles vocaux, ses chœurs de guerriers, et même son intrigue point idiote. Pourquoi se donne-t-on aujourd’hui tant de mal pour valoriser certains opéras italiens baroques de troisième ordre, alors que l’œuvre lyrique de Schubert reste si longtemps en liste d’attente ?

Depuis 1819, Vienne, et toute l’Autriche, sont sous une chape de plomb : le ministre Metternich exerce une surveillance et une répression maniaques sur toute la population, en particulier les intellectuels. Il répand des espions partout, il emprisonne les gens pour des riens. Il a décidé que la révolution française de 1789, qui exalte même de loin bien des esprits, ne se produira en aucun cas dans l’empire autrichien, ni en Allemagne qui dépend encore de l’Autriche en ce temps-là. Metternich se méfie beaucoup des réunions en tout genre, et si les Schubertiades ont un motif musical bien déclaré, elles ne se produisent pas moins chez des personnes qui, sous le manteau, sont plutôt des opposants. Au même moment, Beethoven dans les cafés rouspète tout haut, mais on le laisse tranquille, tout comme du temps de De Gaulle (moins répressif que Metternich, tout de même !) on laissait le trop célèbre Sartre contester autant qu’il voulait. Schubert, lui, ne fait pas de vagues parce que de toute façon, ce n’est pas son genre, mais à sa manière discrète il sait très bien de quelle couleur sont ses fréquentations. Un de ses amis nommé Senn a même été arrêté sous ses yeux et exilé définitivement dans son Tyrol natal ; le compositeur lui-même a été traîné au poste lors de cette rafle, mais, aussitôt relâché puisqu’on ne pouvait rien retenir contre lui…

Après son échec amoureux avec Thérèse la future boulangère, Schubert est invité par la riche famille Esterhazy pendant deux étés dans un beau château hongrois ; il est engagé pour enseigner le piano, et le chant, aux deux jeunes filles de la maison, Marie et Caroline, qui jouent et chantent déjà comme des anges. Il tombe amoureux de Caroline, la plus jeune, tout en sachant parfaitement qu’elle lui sera à jamais interdite par la barrière sociale. Elle est, pour s’exprimer comme Beethoven, son « Immortelle Bien-aimée » à lui. Un jour, Caroline lui reproche gentiment de ne lui avoir dédié aucune œuvre. Schubert confie, assez exceptionnellement, et de façon révélatrice : « Tout ce que je fais, ne lui est-il pas dédié, déjà ? » Caroline sera quand même dédicataire de la Fantaisie à quatre mains en fa mineur. Pendant ce temps, Schubert s’est distrait avec une femme de chambre « absolument charmante » qui lui a peut-être communiqué sa maladie mortelle.

A partir de 1823, il se sait contaminé de la syphilis ; il n’en a que pour cinq ans à vivre. C’est pendant un séjour à l’hôpital qu’il compose son grand cycle de 24 lieder, La Belle Meunière : une histoire presque autobiographique d’un jeune meunier déçu en amour. Le deuxième grand cycle de 1827-28, Le Voyage d’hiver, est une succession de 20 lieder aussi désespérés que visionnaires : amour perdu, froid et glace, errance sans fin dans la solitude enneigée, vers la mort ; ses amis restent gênés et réticents à l’écoute de ce chef-d’œuvre « pas gai ».

Les médecins de cette époque où la « vérole » sévit partout, ne connaissent évidemment aucun moyen efficace pour rendre à Schubert la santé : ils recourent au mercure, comme d’habitude, et l’un d’eux conseille au malade de rester enfermé autant que possible (alors qu’il a tellement besoin de prendre l’air !). Un troisième au contraire lui suggère d’emménager dans un quartier plus aéré. Schubert a vécu presque toute sa vie chez les uns et les autres ; cette fois, il se tourne vers son frère Ferdinand qui habite en banlieue. Ce que le docteur ne sait pas, c’est que ce faubourg est alimenté par des eaux malsaines, et que le typhus y sévit. C’est ainsi que Franz Schubert, déjà affaibli, contracte un typhus qui l’enlève assez expéditivement de ce monde, ce qui lui épargne la lente et atroce déchéance des syphilitiques. Il expire le 19 novembre 1828.

Il est enterré auprès de Beethoven comme il le souhaitait. En 1888, Beethoven et lui sont exhumés et « déménagés » au Carré des Musiciens du Cimetière Central de Vienne, où ils voisinent désormais avec Brahms, Johann Strauss, et -je ne sais pas ce qu’ils en pensent- Arnold Schönberg.

La destinée posthume de Schubert lui accorde progressivement sa véritable place, notamment quand Robert Schumann, critique très réputé, s’intéresse à lui et se rend chez Ferdinand Schubert examiner les manuscrits. Il découvre la 9e Symphonie, dite « La Grande », qui est créée sous la direction de Mendelssohn en 1839. Quant à la Huitième, qui est l’œuvre inachevée la plus célèbre du monde, elle ne sera entendue en concert qu’en 1865, soit 43 ans après son écriture ; elle n’est pas restée inachevée à cause de la mort de Schubert, mais simplement parce qu’il a dû la considérer, avec ses deux mouvements, déjà bien achevée comme cela : malgré quelques efforts, il n’a pas eu le même souffle d’inspiration pour lui en ajouter deux autres…

Au XXe siècle, Otto-Erich Deutsch s’attelle à devenir le catalogueur de Schubert, dont les œuvres sont grâce à lui bien classées, depuis 1951, sous la lettre D., (tout comme le chevalier von Köchel a catalogué Mozart en 1862 sous la lettre K.) Ce musicologue autrichien (1887-1967) a dû fuir son pays après l’Anschluss étant donné ses origines juives, et s’est réfugié en Angleterre de1939 à 1951.

QUELQUES PAGES « AQUATIQUES » DE SCHUBERT

C’est Franz Schubert qui aurait dû s’appeler Bach, le « ruisseau », tant l’eau est présente dans son imaginaire, dans ses choix de poèmes, et dans l’écoulement régulier de ses accompagnements.

L’élément Eau, qui fait littéralement partie de sa nature, se manifeste dès ses quinze ans, quand il signe son premier véritable lied, Le jeune homme au bord du ruisseau, Der Jüngling am Bach (1812). L’accompagnement fluide soutient un texte où les « fleurs sont emportées par la danse des vagues, comme sa jeunesse trop vite fanée », et un amour absent. Toute sa vie, « au fil de l’eau », semble déjà programmée et bouclée.

Le cycle La belle meunière se déroule tout au long d’un ruisseau, auquel le jeune meunier s’adresse finalement davantage qu’à sa meunière adorée ; l’amoureux finit par se suicider tout en douceur dans l’accueillant lit de ce ruisseau murmurant.

Le piano schubertien présente de nombreux effets liquides qui, pour être simples, n’ont rien de conventionnel.

L’impromptu n° 4 de l’opus 90 (D. 899) ruisselle de cascades de doubles-croches très enjouées. La partie centrale est une méditation sentimentale aux couleurs harmoniques profondes.

Le lied « A chanter sur l’eau » (Auf dem Wasser zu singen, D. 774) est une barcarolle assez joyeuse… qui pourtant envisage avec optimisme la destination de notre barque, après la vie, dans un monde meilleur que celui-ci.

Le lied « La ville » (Die Stadt, D. 957), agite quant à lui les eaux noires qu’un rameur impassible fend en cadence ; le narrateur s’éloigne de la ville où il ne verra plus sa bien-aimée. Le lied est traversé par une formule pianistique répétée (un ostinato) liquide, mais lugubre, cette fois.

Le lied « Sur le lac » (Auf dem See, D. 543), sur un poème de Goethe, rêve encore à bord d’une barque ; Schubert a choisi de répéter les derniers vers, où « sur la vague scintillent mille étoiles flottantes ».

Isabelle Werck.

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Pour poursuivre en musique, ci-joint des pièces « aquatiques ».

L’impromptu n° 4,

A chanter sur l’eau :

https://www.youtube.com/watch?v=_ZlQCtf_Cio

La ville :

https://www.youtube.com/watch?v=9BYgu94Df7E

Sur le lac :

https://www.youtube.com/watch?v=FHJwT9EVYZU

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La publication d’Isabelle Werck (6) : Schubert, 1ère partie

Une biographie, mais pas seulement, d’un grand musicien.

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FRANZ SCHUBERT (1797-1828)

Une vie raccourcie, bien pauvre en succès et bonheurs. Une production incroyable, plus abondante, en proportion, que celle de Mozart, dans un temps plus court. Sous cette plume, peu gratifiée par le monde, circule -qui le croirait ?- une sorte de joie intarissable, comme une petite source toujours présente. Actuellement, tout le monde respecte la grandeur de Franz Schubert, et probablement personne ne déclarerait qu’il ne l’aime pas.

Ses 31 années de vie sont marquées par divers enfermements : le pensionnat dans son enfance ; un métier inadéquat d’instituteur, dans sa première jeunesse ; la ville de Vienne, qu’il ne quitte que sporadiquement pour de rares vacances, et qui subit la pression dictatoriale du ministre Metternich ; et enfin, la maladie, qui le coupe de la société, même si la plupart de ses amis sont fidèles. Ces amis, présents et chaleureux à travers les barreaux invisibles de ses diverses prisons, sont sa bouée de survie.

Franz Schubert est le douzième fils (mais non le dernier sur quatorze) d’un instituteur directeur d’école. Il ne faut pas s’imaginer un établissement à la Jules Ferry : l’école est limitée à deux petites pièces où s’entassent les gamins de cette banlieue modeste de Lichtental, enfants dont les parents, souvent, ne peuvent payer la scolarité. Mais Monsieur Schubert père, bon pédagogue et bien organisé, élargit ses conditions de travail ; il s’établit dans une maison plus grande, accueille des élèves de meilleur milieu, et il aimerait beaucoup pouvoir quitter la banlieue pour Vienne centre, la Innere Stadt. Malheureusement il faut pour cela une autorisation officielle qu’il ne recevra jamais, même si l’administration reconnaît ses mérites : dans l’empire autrichien, l’ascenseur social est très bloqué.

Un instituteur, dans l’Autriche de cette époque, est forcément musicien. Le père Schubert joue du violoncelle et pratiquera le quatuor à cordes avec ses fils. Le petit Franz commence par être un enfant gai et sociable, premier de la classe dans le CP paternel… premier, pour le moment. Ses dispositions pour la musique sont remarquées et, dans l’immédiat, encouragées : le papa lui enseigne le violon, le grand frère Ignaz, le piano -et il finit par congédier ce grand frère en lui disant qu’il apprend mieux tout seul. On le confie à l’organiste de la paroisse, Michael Holzer, pour la pratique instrumentale, le chant, la théorie… Holzer avec des larmes aux yeux avoue n’avoir jamais eu un élève pareil : « Le Bon Dieu lui a déjà tout appris ! » Franz chante comme sopraniste à l’église, avec une belle voix qui va décider de la suite.

En 1808, la chorale des petits chanteurs de la Cour recrute. L’enfant est porté candidat à ce concours, dans le jury duquel figure Salieri, et se voit retenu. On attend aussi qu’il ait un niveau d’instruction équivalent à l’entrée en sixième. Le voici bouclé dans un internat : l’établissement nommé Konvikt regroupe 130 élèves, dont les 18 petits chanteurs de la Cour qui, eux, sont boursiers et doivent chanter à l’église tous les dimanches. Sous un uniforme militaire, Franz, qui ne sort que rarement revoir sa famille alors qu’elle est à deux pas, enfant un peu perdu et mal nourri, se montre introverti, secret, et déjà porteur de lunettes. Heureusement, le directeur, Innocenz Lang, est un mélomane d’autant plus passionné qu’il ne pratique pas la musique lui-même, et il compense son manque en poussant ses élèves : il a fondé leur orchestre et s’intéresse de près à ses prestations. Chaque soir on joue une symphonie et une ouverture différentes. Schubert est second violon et finira par créer là ses premières symphonies. Il devient nul en maths, nul en latin, mais… son « talent musical particulier » est respecté, indiqué dans un bulletin. Il se faufile dans la salle de musique pour déchiffrer seul, composer ses premiers essais. Un « grand » lui accorde son estime ainsi que des sorties à l’opéra : Josef von Spaun, qui va rester son ami et écrire des souvenirs à son sujet. Le jeune musicien, qui est timide et gentil avec tout le monde, trouve vite son petit cercle d’admirateurs. Son problème ultérieur, c’est qu’il dépassera difficilement les limites de ce petit cercle…

Après la mue de Franz, qui devient un ténor au timbre un peu faible, le Konvikt se demande s’il va le garder. Le père Schubert commence à désapprouver cette boulimie musicale qui tourne le dos à tout le reste. Il sort Franz de l’internat avant la fin des études pour l’inscrire à l’école normale des instituteurs, où il est formé en quelques mois, puis le place comme assistant dans son établissement. Il lui confie les plus petits, un niveau en réalité peu facile où il faut beaucoup de patience pour donner les premières bases. Franz ne s’intéresse pas du tout à cette mission éducative (plus tard il détestera donner même la moindre leçon de piano) ; il compose à son bureau, et quand les mouflets sont trop remuants, il manie la trique qui fait alors partie du matériel pédagogique.

Il crée avec un certain succès, un succès de quartier, sa première messe, en fa, à l’église de sa paroisse. La partie de soprano est confiée à une jeune fille nommée Thérèse Grob, pas précisément jolie mais pourvue d’une belle voix et dont il dira plus tard qu’elle est bonne, profondément bonne… Schubert en est amoureux. Pendant de longues pseudo-fiançailles il va espérer l’épouser, mais la demoiselle, et sa famille surtout, attendent qu’il ait une situation. Or la vie d’instituteur ne lui convient pas du tout. Percer comme compositeur ? C’est rarement facile ! Au bout de quatre ans, Thérèse se laisse convaincre par ses parents d’épouser un boulanger aisé. On a un portrait d’elle, après son mariage, où elle arbore plusieurs bijoux de valeur, quadruple rang de perles et fermoir de diamants, boucles d’oreilles assorties, trois bagues sur sa main savamment levée, joyaux que Franz n’aurait pas pu lui payer ! Le jeune compositeur est très triste et avouera qu’aucune fille ne lui avait jamais plu autant ; le personnage de la Belle Meunière, ou du Voyage d’hiver, ces deux cycles de lieder où l’amour finit mal et a un goût de mort, c’est un peu lui-même.

Chose étonnante, il a déjà, avant vingt ans, une grande partie de son catalogue à son actif. Il abandonne l’enseignement, ose résister à son père et prend le risque de se consacrer uniquement à la composition. De toute façon le foyer familial, quoique chaleureux, devenait assez surpeuplé : la mère est morte, le père s’est vite remarié avec une femme gentille mais très féconde. Franz s’en va vivre chez un ami qui s’appelle presque comme lui, Schober. Par la suite, il n’aura que brièvement un logement indépendant, car un loyer sera trop cher pour ses minces moyens, donc la plupart du temps il bénéficiera de l’hospitalité de l’un ou l’autre de ses camarades.

Sa vie désormais pauvre et bohème est réglée à sa façon, qui consiste à écrire le matin, se rendre au café l’après-midi, aller au théâtre ou accepter des invitations le soir. Deux ou trois fois par semaine, en soirée, ses amis garçons et filles se réunissent autour d’un piano où Schubert officie, fait danser la compagnie, anime musicalement des sketches, et ils appelleront cela les Schubertiades.

(à suivre).

Isabelle Werck.

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