La publication d’Isabelle Werck (7) : « Rhapsodies hongroises »

Une publication sur Litz.

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Franz Liszt (1811 – 1886) est né dans un village de Hongrie, mais il n’a jamais appris à parler le hongrois. Ses parents parlaient allemand, et dès ses douze ans il a été emmené à Paris, où il a vite appris le français. Esprit cosmopolite mais assez français de cœur, il s’exprimait principalement en français, et l’écrivait remarquablement.

Cela ne l’a pas empêché de s’investir très en faveur du patriotisme hongrois dès qu’il est parti pour une première tournée de concertiste à Budapest, en hiver 1839-1840. Il n’avait pas revu son pays natal depuis ses onze ans, soit en seize ans d’absence.

Ses « compatriotes » étaient assujettis par l’Autriche depuis un siècle et demi : « l’empire austro-hongrois », « l’Autriche-Hongrie », avec un début d’autonomie pour les Hongrois, n’apparaît qu’en 1867. Pour l’instant, la Hongrie n’est qu’une province de ce grand empire très composite.

Pour des raisons aussi politiques que musicales, les Hongrois reçoivent Liszt avec faste comme un chef d’Etat. Les cortèges qui l’entourent aux cris de Éljen ! (vivat !), les processions nocturnes aux flambeaux, sont autant d’occasions de manifester dans la rue… dans une soi-disant neutralité ; et Liszt joue le jeu avec courage, en interprétant la patriotique Marche de Racoczy, interdite par les Autrichiens. Elle figure dans la 15e Rhapsodie hongroise. Liszt la communique à Berlioz qui la reprend dans sa Damnation de Faust (célèbre « Marche hongroise »).

Certains généalogistes hongrois se mettent à chercher, avec une gentille mauvaise foi, une ascendance aristocratique de Liszt dans leur pays. Le 4 janvier, de toute façon, le musicien sera presque anobli. Quand il se produit dans un Théâtre National archicomble, vêtu du costume hongrois qu’il s’est acheté exprès, il est surpris de voir arriver sur scène six nobles locaux qui lui offrent sur un coussin un « sabre d’honneur » incrusté de pierres précieuses ; ils le consacrent ainsi comme un de leurs pairs. Toute la salle retient son souffle. Liszt remercie longuement, du fond du cœur -il s’excuse de le faire en français- et il promet d’utiliser cette belle arme de façon pacifique mais fidèle.

Certaines caricatures, dessins ou statuettes, nous montrent que Liszt n’hésitait pas à traîner son sabre sur lui quand il se produisait dans ses récitals, ce qui n’était peut-être pas très pratique pour jouer du piano, surtout à sa façon remuante ! En Hongrie, le symbole passe très bien, mais les Parisiens ne manquent pas de s’esclaffer :

Entre tous ces guerriers, Liszt seul est sans reproche,

Car malgré son grand sabre, on sait que ce héros

N’a vaincu que des doubles-croches

Et tué que des pianos.

Il en tuait quelques uns, en effet, casser les cordes était un de ses spécialités. Les instruments de l’époque étaient moins solides qu’aujourd’hui.

Au cours de cette quinzaine hongroise, Liszt a beaucoup admiré les Tziganes : leur sauvage fierté, leur jeu si engagé et si libre va teinter à jamais, non seulement l’écriture lisztienne, mais toute une postérité d’écoles nationales. « Pendant mon séjour en Hongrie, j’ai recueilli quantité de fragments à l’aide desquels on recomposerait assez bien l’épopée musicale de cet étrange pays, dont je me constitue le rhapsode ».

La « rhapsodie », qu’est-ce que c’est ? Etymologiquement, en grec, c’est une « couture », une œuvre en patchwork ; le rhapsode antique est un aède de tradition orale, dont la prodigieuse mémoire « recoud » en une grande geste les histoires entendues ici et là, tels l’Iliade et l’Odyssée, grands chefs-d’œuvre dont l’origine se perd dans la nuit des temps : Homère, s’il a existé, n’écrivait pas. La Bible, aussi, ressemble fort à une œuvre rhapsodique d’auteurs très talentueux. Bref…

En musique, le titre rhapsodie annonce une structure libre (ce n’est pas toujours le cas), faussement improvisée (tout est écrit ou presque) et pleine de contrastes, de surprises.

Liszt compose pour piano quinze Rhapsodies hongroises et une Rhapsodie espagnole. Il donne le coup d’envoi romantique à toute une descendance d’œuvres musicales intitulées Rhapsodies, avec leurs célébrations de folklores locaux : Rhapsodie slave (Dvořák), Rhapsodie norvégienne (Lalo), Rhapsodie d’Auvergne (Saint-Saëns), Rhapsodies roumaines (Enesco), Rhapsodie espagnole (en réalité une suite : Ravel), sans oublier la plus récente et jazzique Rhapsody in blue de Gershwin.

Si Liszt a « recueilli une quantité de fragments » musicaux qui ont beaucoup interpellé sa verve, il se méprend quand il considère tout cela comme du pur folklore hongrois. La méprise a été également commise avant lui par Haydn, Beethoven, Schubert, et plus tard par Brahms dans ses Danses hongroises. C’est en réalité de folklore tzigane qu’il s’agit, alors que le folklore magyar, plus ancien, de la Hongrie profonde, est encore inexploré à cette époque. Il faudra attendre que, vers 1920, Béla Bartók et Zsoltan Kodály recueillent les mélodies traditionnelles en ratissant les campagnes. En fait, les Tziganes ont repris et accommodé à leur sauce, appétissante il est vrai mais très typée, des chants et danses glanés en Hongrie… et ailleurs. Liszt exploite, en barde enthousiaste et peu regardant, des chants dont il ne connaît ni le titre ni le texte ; certains sont roumains, plusieurs autres ont été récemment composés par des Hongrois urbains… Le lui reprocher serait injuste, car il écrit surtout, pour notre griserie, une musique que personne n’avait hasardée avant lui avec autant de brio ; Bartók lui-même reconnaît que l’œuvre « hongroise » de Liszt, dans son genre, a beaucoup de valeur. Liszt déclare quant à lui qu’il veut traduire « les éloquentes apostrophes, les lugubres épanchements, les rêveries, les effusions, les exaltations de cette muse farouche ».

La Marche de Racockzy (15e Rhapsodie hongroise)

Elle commence par un grondement redoutable, qui donne un aperçu de la légitime colère des Hongrois. Le thème, d’une grande fierté, est traité de cent façons conquérantes, un peu tapageuses, mais patriotisme oblige.

La Deuxième Rhapsodie hongroise

La plupart des Rhapsodies hongroises lisztiennes sont des Czardas, divisés en deux grandes parties, une introduction lente et souvent triste, appelée Lassan ou Lassu, et une deuxième partie irrésistiblement vive appelée Friska. Cette structure est typiquement tzigane, avec son contraste de dépression initiale et d’ivresse débridée.

Le lassan de la Deuxième rhapsodie, indiqué Andante mesto (andante triste) commence comme une méditation pesante, à la couleur très… espagnole. Des passages plus gracieusement élégiaques sont indiqués Dolce con grazia.

Le Vivace de la friska, feu d’artifice pour pianistes qui n’ont plus peur de rien, s’appuie sur deux grandes idées de danse, très carrées (groupes de 4, 8 mesures) assorties de quelques idées secondaires. La très entraînante justesse de la pulsation se décore de périlleuses étincelles en tous genres, luxe fou de sonorités brillantes qui donnent à cette célèbre rhapsodie son cachet humoristique.

Isabelle Werck.

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Isabelle vous propose propose d’écouter du Liszt très virtuose :

15e Rhapsodie hongroise :

Et la fameuse 2e Rhapsodie hongroise :
https://www.youtube.com/watch?v=LdH1hSWGFGU

… interprétée par Valentina Lisitsa, bien nommée pour jouer (prodigieusement) du Liszt, et elle a l’air de s’amuser follement. La frontière entre la partie lente et la partie rapide est plus que claire, bref elle à à 5’04. 
A 8’44, la pianiste ajoute une cadence (improvisation) de son cru, mais tout à fait dans le style.

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