La publication d’Isabelle Werck (3), « L’Hymne à la joie »

Isabelle Werck, contributrice invitée sur ce blog, nous propose de commencer cette année de manière joyeuse par un texte sur « l’Hymne à la joie ».

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Sur cette publication, je vous propose les vidéos en 10 parties de la « Neuvième symphonie » de Beethoven avant de poursuivre par le texte d’Isabelle Werck sur « l’Hymne à la joie ».

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L’HYMNE A LA JOIE (9e Symphonie de Beethoven, 4e et dernier mouvement).

Beethoven a eu très tôt l’envie de mettre en musique ce texte de Schiller, qui est à la fois un chant à la solidarité humaine, et un aveu d’appartenance à la nature, au cosmos, à l’Etre Suprême.

L’idée est venue au compositeur dès ses vingt-deux ans, en 1792 quand il fréquentait une université très enthousiaste aux idéaux de la révolution française toute récente.

Au fait, Schiller a-t-il parlé de Joie, Freude, ou de Liberté?

On ne sait plus très bien. Le poète a été prévenu dès 1793, par un ami, qu’un certain Ludwig van B., très talentueux, caressait ce projet compositionnel.

Mais Beethoven ne le réalise que trois ans avant sa mort, en 1824, quand Schiller est décédé depuis 19 ans. Le musicien n’a retenu en définitive que 36 vers sur les 96de Schiller, et ne s’est pas gêné pour élaguer, intervertir, retenir les vers les plus grandioses.

La création de la Neuvième Symphonie, à Vienne le 7 mai 1824, a suscité une ovation retentissante et prolongée dans la salle. Pourtant l’effectif de l’orchestre et des chœurs était bien inférieur à celui que l’on exige aujourd’hui. Beethoven, complètement sourd, «dirigeait», mais, placé à côté du chef Michaël Umlauf.

Le compositeur n’a pas perçu le tonnerre d’applaudissements, et c’est la mezzo soliste qui, le prenant par le bras, l’a fait se retourner vers un auditoire en délire.

Le musicien, en réalisant son rêve sur le tard, a eu l’audace de couronner pour la première fois une symphonie, sa dernière, par cette grande cantate ajoutée : au fond, c’est une messe laïque, devenue bien plus populaire que sa Missa solemnis de1822.

Le thème proprement dit de l’Hymne à la Joie, qui semble si simple, actuel hymne européen mis à toutes les sauces, a coûté à son auteur bien des tâtonnements et des brouillons rageusement froissés… que l’on a retrouvés+: car Beethoven, très «bordélique», jetait peu, et mal.

De toute façon, ce thème figure déjà, presque identique, dans un ouvrage antérieur de Beethoven, la Fantaisie pour piano, chœurs et orchestre op. 80 (1808) qui est souvent considérée comme une étude préparatoire de la Neuvième. Et puis, l’idée de confier à un chœur une louange humaniste de la liberté, de l’amour, de la fraternité a déjà été accomplie dans la scène finale qu’il a ajoutée à Fidelio en 1814: l’opéra se termine, comme la Neuvième, à la façon d’un oratorio.

«L’Elysée», dont la Joie est la fille, est le paradis antique; mais d’après les éclaircissements de Schiller lui-même, ce terme représente ici une réalisation de l’idéal sur terre, grâce à la vaillance et à la solidarité des femmes et des hommes.

Le compositeur insiste particulièrement sur les huit premiers vers, porteurs du thème célébrissime, qui revient régulièrement comme un refrain, ou comme un sujet de variation : Joie, belle étincelle des dieux , fille de l’Elysée. Nous approchons, enivrés par ta flammeHimmlische, dein Heiligtum. Déesse, de ton sanctuaire, tes magies unissent de nouveau, ce que la routine a sèchement divisé . Tous les humains deviennent frères, là où se pose ta douce aile.

Ce final comporte quatre grandes parties: une exposition instrumentale, puis une exposition vocale, toutes deux centrées sur le thème de l’hymne. Une troisième section sur un nouveau thème, celui de l’embrassement universel, et enfin une importante synthèse conclusive avec les deux thèmes.

Dans l’ensemble, une frénésie presque «païenne» côtoie des solennités de type religieux; deux styles se complètent. Première partie: exposition instrumentale. L’exposition orchestrale commence par ce que Wagner surnommait «la fanfare de l’effroi», jetée sur une brutale dissonance.0’14.

Un récitatif bourru de violoncelles et contrebasses s’interrompt de temps à autre pour laisser surgir des citations des trois mouvements antérieurs de cette symphonie, comme un index, un résumé de l’œuvre : l’aube du premier mouvement (0’52), les bonds du deuxième mouvement (1’25), un soupir du troisième mouvement(1’50)… que suit une esquisse de l’Hymne à la Joie (hautbois, clarinettes, 2’25).

Le plus drôle, ce sont les notations de Beethoven lui-même sur son manuscrit à ces passages: 0’52, «Oh non, ceci nous rappellerait trop notre état de doute» ; 1’25 : «Cela non plus, ce n’est que plaisanterie, il faut chercher quelque chose de plus beau» ; 1’50 : «Cela est trop tendre, il faut chercher quelque chose de plus éveillé», et enfin à 2’25: «Ah, le voici, il est trouvé, joie!». Il pense tout haut et accouche difficilement devant nous, en exprimant son remue-méninges dans sa musique même, 2’55.

Après tout ce suspense, le thème de l’Hymne à la Joie fait beaucoup d’effet quand il est enfin énoncé, dans toute sa longueur, aux cordes graves (violoncelles, contrebasses),3’38, variation de l’hymne aux altos (avec en contrepoint un basson, qu’on entend, mais qu’on ne voit pas), 4’30, autre variation, aux violons, 5’15, autre variation en tutti, avec trompettes

Deuxième partie : exposition vocale qui commence comme un décalque de la précédente ; d’abord la fanfare très discordante et furieuse, puis, à la place du récitatif de cordes graves :0’27.

Le baryton-basse solo proclame : Oh mes amis, pas ce bruit là ! Mais quelque chose de plus agréable et joyeux .

Ces paroles introductives ne sont pas de Schiller mais de Beethoven qui, selon son habitude, conçoit et réfléchit tout haut jusque dans son œuvre même,1’15. La basse chante tout l’hymne avec les paroles déjà traduites ci-dessus : Joie, fille de l’Elysée, etc…, les 8 vers ,2’05. Le quatuor de solistes chante les 8 vers suivants : Celui qui a l’heureuse fortune, sein d’être l’ami d’un ami, et celui qui a trouvé une noble épouse, qu’il mêle à nous sa jubilation. Oui, même celui qui n’a pu nommer sienne qu’une seule âme sur terre, mais celui qui ne l’a jamais pu, qu’il quitte cette assemblée en pleurant.

Le chœur renchérit sur les 4 derniers vers, 2’53. Variation de ce qui précède, soli d’abord, puis chœurs qui approuvent, sur les vers suivant. Tous les êtres boivent aux seins de la nature. Tous les bons, tous les méchants, suivent sa trace semée de roses. Elle nous a donné les baisers et le vin. Un ami loyal jusque dans la mort…

La volupté a été donnée au ver de terre…3’35 … jusqu’à parvenir à un passage très vertical, très majestueux : et le chérubin se tient devant Dieu ! (Insistance du compositeur sur ces mots). Dans la tradition, les Chérubins ne sont pas des angelots, mais des anges très hauts placés dans la hiérarchie, avec les Séraphins.

Elle commence par la variation la plus amusante de l’hymne, une marche, alla marcia, pour le ténor et le chœur d’hommes, variation dite «turque», à cause de sa sympathique quincaillerie de percussions, grosse caisse, triangle, cymbales. La familiarité de ton, le côté à la fois militaire (timbre du piccolo) et plébéien sont un apport très franc de Beethoven dans la sphère symphonique : il ne dédaigne pas la musique de la rue et s’adresse à tout un chacun, joyeux, comme volent ses soleils.

Plan Sur la magnifique plaine du ciel, poursuivez, frères, votre chemin. Avec joie comme un héros à la victoire, le chef indique vite sur ses doigts les plus petites unités du tempo, pour obtenir une précision absolue de l’ensemble, 1’47. Commentaire orchestral fugué, frénétique, très dansant,3’41 . Explosion de l’hymne, tutti choral sur Joie, fille de l’Elysée…

Troisième partie, 4’41 : Un nouveau thème : Embrassez-vous, millions d’êtres! Ce baiser au monde entier ! Frères, au-dessus de la voûte étoilée. Un père bien-aimé doit demeurer.

Cette section est globalement plus lente et d’une haute dévotion; c’est là que la Neuvième affirme sa vocation de messe déiste. Le thème est annoncé par les voix d’hommes et les trombones avec une quasi-sévérité qui emprunte au chant grégorien. Puis s’ajoutent les voix de femmes dans une ample polyphonie. Et on enchaîne avec ce passage très interrogatif : Vous vous prosternez, millions d’êtres? Monde, pressens-tu le Créateur ? Cherche-le au-dessus de la tente étoilée, au-dessus des étoiles il doit habiter ,0’29. Un sommet purement magique est atteint sur l’évocation de la voûte étoilé : l’empilement tranquille des instruments et des voix, du grave à l’aigu sur un seul accord suspensif et doux (la, do dièse, mi, sol, si bémol, neuvième de dominante), nous fait littéralement lever la tête vers un brouillard cosmique où les astres planent en tremblant.

Quatrième partie, 0’52. Soudain les voix féminines, énergiques comme des flèches de lumière, déclenchent une écriture fuguée qui entrelace les deux thèmes de l’embrassement (Embrassez-vous…) et de la Joie (fille de l’Elysée), 2’24. Passage haletant, entrecoupé et presque atonal des basses et ténors sur «Vous vous prosternez ? Pressens-tu ?». La réponse à cette inquiétude est donnée quand les voix de femmes interviennent : «Cherche-le au-delà de la tente étoilée», avec un nouvel effet un peu diffus,3’09.

Hymne à la Joie varié, très volubile, avec soli et chœur, 4’40. Polyphonie très douce des solistes, lenteur et apaisement avant l’éclatante fin,5’31. Coda, qui porte à un sommet d’incandescence dionysiaque, l’esprit de la danse, une flambée rythmique très enlevée. Le chœur conclut sur ultime et splendide invocation à la Joie, remplie de gratitude et puissamment ralentie:

FREUDE, SCHÖNERGÖTTERFUNKEN$!GÖTTERFUNKEN$!

Isabelle Werck.

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Pour les passionnés de généalogie, voici la fiche du musicien sur généastar (réservé aux abonnés geneanet) sur ce lien.

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