La publication d’une contributrice invitée : Erik Satie (2), par Isabelle Werck

Nicolas globe croqueur met à l’honneur Isabelle Werck en publiant la deuxième partie d’un de ses textes sur Erik Satie, musicien atypique.

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Erik SATIE (1866-1925).

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A 42 ans, Satie sort de la Schola, diplômé avec la mention « Très bien ». Et ce passage par l’académisme lui inspire une écriture moins simpliste, plus élaborée, où il fait parfois valoir sa science toute neuve. Son professeur de contrepoint, Albert Roussel, plus jeune que lui, l’a beaucoup encouragé tout en lui disant : « N’écrivez pas trop ironiquement… » Conseil qu’il lui sera difficile de suivre !

De 1908 à 1910, notre musicien s’implique dans la vie sociale d’Arcueil, où il réside depuis dix ans déjà et dont la population lui est familière. Avec un futur maire radical-socialiste, il fonde un patronage laïque pour sauver un peu les enfants de la rue : c’est à mi-chemin entre le centre aéré et les actuels orchestres vénézuéliens pour gosses des favelas, car Satie, bénévolement, enseigne le solfège, accompagne au piano la chorale et l’atelier de danse. Il emmène aussi les enfants en excursion et pique-nique. En récompense, il est décoré. Par la suite, il adhèrera à la SFIO, puis dans les années vingt il s’inscrira au Parti Communiste, au point d’écrire quelques réflexions sur la musique dans deux ou trois numéros de L’Humanité : une politique avancée et une musique avancée vont de pair, pense-t-il, et heureusement pour lui il ne vivra pas en Russie dans les années qui suivront.

Il est donc de gauche, ce qui ne l’empêche pas d’être introduit par son ami Florent Schmitt dans les salons parisiens huppés qui font les réputations artistiques, comme celui, incontournable, de la Princesse de Polignac : elle lui commande l’émouvante cantate La mort de Socrate, sur le texte de Platon. Quand elle organise un dîner en son honneur, il arrive (d’Arcueil, à pied) si en retard que les autres invités ont déjà beaucoup bu en l’attendant. Ce monde parisien des salons esthétiques, des mécènes qui soutenaient et rassemblaient les artistes, n’existe pour ainsi dire plus, les médias ont pris sa place…

Satie commence à être publié, et les éditeurs respectent ses titres cocasses : Trois morceaux en forme de poire, En habit de cheval… il doit quand même changer d’éditeur pour imposer ses Véritables préludes flasques pour un chien. En filigrane, il se moque un peu de ses collègues : par exemple Debussy avec ses Préludes, pas flasques mais vaporeux, aux titres sublimes. Les Valses distinguées d’un précieux dégoûté répondent aux si fines Valses nobles et sentimentales de Ravel ; une citation du trop fameux Espaňa de Chabrier figure dans ce petit pied de nez intitulé Espaňaňa (prononcer Espagnagna).

Il prend la plume pour rédiger ses pseudo-souvenirs : Mémoires d’un amnésique. « Voici, écrit-il, l’horaire précis de mes actes journaliers : Mon lever à 7 h 18. Inspiré de 10 h 23 à 11 h 47. Je déjeune à 12 h 11 et quitte la table à 12 h 14 », etc. C’est avec un humour comparable, un peu plus discutable, qu’il accueille La Mer de Debussy et son premier mouvement De l’aube à midi sur la mer : « Le meilleur moment se situe entre onze heures et demie et midi moins le quart ».

Il va assez bien, jusqu’à ce que le cataclysme de la guerre éclate. Plusieurs de ses collègues et amis sont tués. Alors que l’intox patriotique tonitrue de tous côtés, Satie ose écrire à Paul Dukas : « Pour moi cette guerre est une sorte de fin du monde plus bête que la véritable ». Et Dukas répond : « Je crois la planète abrutie pour vingt ans à la suite de cette répétition générale du jugement dernier ». Les esprits aussi sagement détachés étaient rares : par exemple Romain Rolland et Stefan Zweig, affirmant par lettres leur pacifisme à travers les barbelés de leurs nations « ennemies ».

C’est pourtant en pleine guerre, en 1917, que Satie crée son œuvre la plus connue, qui lui assure un succès de scandale : Parade. Ce spectacle d’une vingtaine de minutes se place sous l’égide de Diaghilev et de ses prestigieux Ballets russes, l’argument est de Jean Cocteau, les décors, de Picasso, la chorégraphie, de Massine. Parade est une sorte de manifeste de la loufoquerie anti-romantique, que Cocteau, en remuant beaucoup d’air, veut promouvoir. Tout est délibérément réducteur et simpliste dans Parade : les personnages sont dépourvus de psychologie et d’épaisseur, l’histoire traite d’un spectacle de cirque qu’on ne verra pas, les décors sont mi-cubistes mi-puérils, la musique est un assemblage hétéroclite de rengaines ; elle comporte des bruitages, roue de loterie, machine à écrire, sirènes, revolver, que Cocteau a exigés, alors que Satie lui-même n’y tenait pas tellement. La salle est furieuse ; la critique conservatrice écume de rage, l’avant-garde est enchantée : Apollinaire publie un article élogieux où il invente un nouveau mot, sur-réalisme, tandis que d’autres, épouvantés par la révolution russe qui a éclaté la même année, traitent Satie de bolchévik.

Au critique Jean Poueigh qui l’éreinte, Satie envoie trois cartes postales injurieuses, entre autres il lui écrit : « vous êtes un cul -si j’ose dire, un cul sans musique ». Les insultes étant publiques puisque sans enveloppes, le critique traîne Satie devant les tribunaux où le compositeur est condamné à 1800 francs d’amende et dommages et intérêts, plus 8 jours de prison ferme. Ses amis fortunés, la Princesse de Polignac entre autres, le tirent d’affaire.

Après de la guerre, Cocteau publie son petit manifeste Le coq et l’arlequin (1918) où, sans connaître grand chose lui-même à la musique, il prétend fonder une nouvelle esthétique musicale, dégraissée, simplificatrice, non romantique, non wagnérienne, non debussyste. Deux ans plus tard, il préside l’éphémère Groupe des Six qui va prendre Satie comme pseudo-parrain. Ces « nouveaux jeunes » l’entourent en l’appelant « le bon maître », d’autant plus « bon » qu’il ne les embête jamais et leur donne simplement l’exemple de la liberté ; ses œuvres figurent dans leurs concerts. Cocteau et ses protégés lui assurent donc une réputation un peu artificielle, mais au moins cette réputation s’étend, il est joué au Québec, aux Etats-Unis, en Angleterre, Belgique, Suisse… bien qu’il soit en grande difficulté financière et doive souvent quémander, soit une obole, soit un petit emploi quelconque.

Le scandale de Parade attire sur Satie l’attention du groupe Dada, fondé à Zurich en 1916. Ses membres refusent la guerre et ripostent à l’absurdité de celle-ci par une esthétique de l’absurde, du sans-queue-ni-tête. Ce sont des désacraliseurs, négateurs, outranciers. Ils jouent parfois du Satie dans leurs réunions, plus agressivement provocantes que l’humour froid et déconcertant de Satie lui-même. Le chef de file de Dada est Tristan Tzara. En 1924 le groupe surréaliste, dissident de Dada, apparaît avec à sa tête André Breton. Les deux groupes se disputent âprement et Satie reste fidèle au premier, sans trop savoir de quoi il en retourne. Le surréalisme est surtout un mouvement pictural, et poétique accessoirement, avec lequel la musique, même celle de Satie, a peu de relations.

Satie a tout un bottin mondain dans son carnet d’adresses, qu’il s’agisse de Diaghilev, de Picasso, d’Aragon, de Stravinsky, ou de vingt autres… Mais de toute façon il a l’art de se brouiller avec beaucoup de personnes, pour des motifs futiles. Ainsi, rompt-il avec presque tous les « Six » sauf Milhaud ; également avec Debussy. L’opinion les dresse l’un contre l’autre, à qui sera le plus avancé, le plus déterminant pour son époque, et ils sont assez influençables pour se laisser prendre à cette fausse question. Debussy sur son lit de mort en 1918 aura des regrets de leurs disputes, mais Satie refusera d’aller le voir.

Après Parade, suivent d’autres ballets-scandales, Relâche, et Mercure. Le style rengaine et music-hall prédomine, avec des harmonies modernistes tout de même ; Relâche est plus intéressant. Mais quel titre à l’humour masochiste : en lisant Relâche sur les affiches, les gens peuvent croire que le théâtre est fermé ! L’entracte est remplacé par un court film de René Clair, intitulé justement Entracte, avec la musique de Satie dessus. Pour le reste, bien des bêtises circulent dans Relâche : des banderoles affirmant « Erik Satie est le plus grand musicien du monde » ou encore : « Si vous n’êtes pas satisfaits, des sifflets sont en vente à la caisse pour quelques sous ».

En sortant d’un restaurant bruyant, Satie conçoit l’idée d’une « musique d’ameublement », un fond sonore qui ne doit pas être écouté, mais passivement entendu. Son projet n’a eu que trop de succès à notre époque, dans les cafés, les restaurants, les ascenseurs, les métros, les magasins, les attentes téléphoniques ! Ce qu’il propose est très court, quelques mesures à répéter en boucle, avec les suggestions suivantes : Tenture de cabinet préfectoral ; Tapisserie en fer forgé, à jouer dans le vestibule, pour l’arrivée des invités ; Carrelage phonique, pour un lunch ou un contrat de mariage ; Sonnerie pour réveiller le bon gros roi de singes (lequel ne dort toujours que d’un œil). Pas très sérieux, donc… Et presque meilleur que la lavasse musicale dont on nous douche dans les lieux publics aujourd’hui.

Erik Satie meurt à 59 ans d’une cirrhose du foie. Hospitalisé à Saint-Joseph, il obtient une chambre individuelle grâce au Comte de Beaumont, mécène. Son enterrement à Arcueil rassemble deux sociétés qui sont en principe inconciliables : d’un côté les prolétaires du coin, les copains du petit bistrot ; et de l’autre, des personnalités du Tout-Paris artistique.

ZOOM SUR PARADE

Argument :

Un cirque a planté son chapiteau, la représentation va bientôt commencer. Deux managers, l’un parisien et l’autre américain, rameutent la foule. Ils portent des costumes cubistes architecturaux, l’un dans le style des immeubles d’Haussmann, l’autre avec des gratte-ciel.

Un aperçu des numéros est proposé. D’abord un prestidigitateur chinois ; ensuite une petite fille américaine ; puis un couple d’acrobates mélancoliques.

Puis tous rentrent sous le chapiteau. Les managers se démènent encore. Le rideau tombe au moment où le spectacle de cirque est censé commencer.

Esthétique du collage :

Il y a six parties :

1/ Choral, prélude au rideau rouge

2/ Prestidigitateur chinois

3/ Petite fille américaine

4/ Ragtime du paquebot (allusion au Titanic coulé cinq ans plus tôt)

5/ Acrobates

6/ Suprêmes efforts et chute des managers. Final

Mais chaque partie est loin d’être homogène et n’est pas nettement séparée des autres. Il n’y a pas de vraie narration non plus. Les bruitages sont comparables aux « fragments de réalités », journaux, papiers peints, etc., que les peintres cubistes utilisent dans leurs collages. Le ragtime de la petite fille américaine et du paquebot est un des premiers ragtimes pour orchestre dans la musique savante.

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LA SONATINE BUREAUCRATIQUE

Elle parodie les trois mouvements de la Première Sonatine op. 36 de Clementi, souvent offerte aux apprentis pianistes. L’histoire drolatique d’un petit fonctionnaire se greffe dessus.

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Je vous souhaite une bonne fin d’année 2020.

Isabelle Werck.

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Plume(s), Cachou, Louna et les autres

La publication de Nicolas globe croqueur suite à celle d’Alain Marc, aquarelliste à propos de « Plume ».

Mon ami Alain Marc ayant perdu un animal qui lui était cher, d’autant plus qu’il l’accompagnait à sa manière, dans son atelier : son chat « Plume ».

Pour moi même, « Plume » était une chienne que j’aimais beaucoup et qui est décédée il y a plus d’une trentaine d’années (en données 2020). Voila pourquoi sa publication que je vous invite à découvrir en fin d’article me fait « particulièrement écho ».

Ci-dessous, « ma » « Plume » croquée par moi même en compagnie du chat « Cachou » (un chat gris, comme celui d’Alain), dans le cadre de croquis animaliers, un des sujets que je traitais quand j’étais étudiant.

Les animaux de compagnies ont une place importante chez certains de mes « maîtres de stage », et ils nous accompagnent parfois dans quelques-unes des sorties qu’ils organisent. Voici Louna, la chienne de Christian et Fabienne Colin croquée par moi-même à Veules-les-Roses en 2017.

Pour terminer, une planche d’aquarelles avec comme sujet, le chat, peinte d’après le travail de feu Dominique Armilhon, à la maison d’hôtes de Christiane Colin, à la Fresse, dans le Haut-Doubs.

C’est tout, …pour le moment !!!

Nicolas globe croqueur.

L’hommage d’Alain à Dominique Armilhon, c’est par ici.

La publication d’Alain sur « Plume », c’est par là.

« Les gens qui doutent »

Nicolas globe croqueur évoque Anne Sylvestre, chanteuse à texte, disparue le 30 novembre 2020.

Anne Sylvestre, Thérèse Beugras de son vrai nom, disparue le 30 novembre 2020.

Chanteuse à textes, elle a travaillé dans deux directions, les chansons pour adultes, à contre courant de la bien-pensance conformiste comme « ça n’se voit pas du tout » et celles destinées aux enfants, les « Fabulettes ». Elle était la sœur de l’écrivaine Marie Chaix. Elles auront pris un chemin totalement opposé à celui de leur père qui se trouvait du « mauvais côté » pendant les heures sombres de notre histoire, et c’est tout à leur honneur.

Pour lui rendre hommage , outre mon visuel ci-dessous, j’ai choisi de publier les paroles d’une de ses chansons « Les gens qui doutent » :

 » J’aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer
J’aime les gens qui disent et qui se contredisent et sans se dénoncer
J’aime les gens qui tremblent, que parfois ils ne semblent capables de juger
J’aime les gens qui passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons J’aime ceux qui paniquent, ceux qui sont pas logiques, enfin, pas « comme il faut »
Ceux qui, avec leurs chaînes pour pas que ça nous gêne font un bruit de grelot
Ceux qui n’auront pas honte de n’être au bout du compte que des ratés du cœur
Pour n’avoir pas su dire « délivrez-nous du pire et gardez le meilleur » J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons J’aime les gens qui n’osent s’approprier les choses, encore moins les gens
Ceux qui veulent bien n’être, qu’une simple fenêtre pour les yeux des enfants
Ceux qui sans oriflamme et daltoniens de l’âme ignorent les couleurs
Ceux qui sont assez poires pour que jamais l’histoire leur rende les honneurs J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons J’aime les gens qui doutent mais voudraient qu’on leur foute la paix de temps en temps
Et qu’on ne les malmène jamais quand ils promènent leurs automnes au printemps
Qu’on leur dise que l’âme fait de plus belles flammes que tous ces tristes culs
Et qu’on les remercie qu’on leur dise, on leur crie « merci d’avoir vécu! Merci pour la tendresse
Et tant pis pour vos fesses
Qui ont fait ce qu’elles ont pu ».

Et en guise de « bonus », voici deux vidéos des chansons que j’ai évoquées en début de publication.

Nicolas globe croqueur.

La publication d’une contributrice invitée : Erik Satie (1), par Isabelle Werck

Nicolas globe croqueur met à l’honneur Isabelle Werck en publiant la première partie d’un de ses textes sur Erik Satie, musicien atypique.

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Erik SATIE (1866-1925).

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Un artiste raté qui a réussi… Erik Satie, cette sorte de Diogène, isolé, susceptible, pince-sans-rire, est souvent traité de «précurseur génial», non seulement de la musique moderne, mais aussi du surréalisme.

Un clochard déguisé en notaire»: il semblait toujours propre et très bien habillé. Il n’a jamais permis que l’on entre dans son petit logis à Arcueil. Et pour cause: après sa mort on y a découvert: un ménage pas fait depuis 27 ans, 25 cm de détritus par terre, deux pianos servant de fourre-tout, dont un rafistolé avec des ficelles, un semblant de mobilier croulant sous les papiers poussiéreux, un lit aux draps tout noirs… Au milieu de cette misère s’entassait le réservoir de l’élégance, exemplaires accumulés de vêtements et d’accessoires neufs, chaussures, chapeaux, faux-cols, parapluies, costumes identiques dans leurs cartons du Bon Marché attaqués par les vers.

Le bilan artistique du maître d’Arcueil est un peu à l’avenant: une production inégale, des génialités, des platitudes navrantes, plein de brouillons et de projets inachevés. Bien des anecdotes sont comiques dans l’histoire d’Erik Satie, et ses propres talents de clown y sont pour beaucoup; mais en réalité sa vie n’a rien de bien drôle.

Né à Honfleur le 17 mai 1866, le jeune Eric (avec un c) commence sa vie dans une atmosphère d’orage et même de fractures traumatisantes. Dans sa famille petite-bourgeoise (le père est courtier maritime, un peu plus tard il deviendra traducteur et fera déménager tout le monde à Paris) on se dispute sans arrêt pour des histoires de religion: les beaux-parents n’acceptent pas la mère anglaise et anglicane. La mère meurt quand Eric n’a que six ans. Avec son frère cadet il est confié à la grand-mère (qui se dépêche de les rebaptiser catholiques), donc il retourne à Honfleur, et se retrouve en pension, à 300 m de chez cette chère grand-mère.

Ses six années de collège, faut-il le préciser, sont aussi indisciplinées que peu brillantes. Son oncle Adrien ensoleille un peu sa vie: original et non-conformiste, il emmène son neveu au théâtre et lui fait découvrir les charmes… des boissons alcoolisées (!) Quelques années plus tard la grand-mère est retrouvée morte d’hydrocution sur une plage.

Dès ses huit ans on donne à Eric, qui semble doué pour la musique, un professeur auquel il s’attache, l’organiste Gustave Vinot, très versé en répertoire ancien: les archaïsmes, les traits moyenâgeux de l’écriture «satiste» peuvent s’expliquer pa rcette influence précoce. Déchirement nouveau: son professeur le quitte pour prendre un poste à Lyon.

Retournant à Paris auprès d’un père qui s’est remarié, Eric, qui commence à orthographier son prénom en Erik pour lui donner plus de force sauvage, supporte mal une belle-mère un peu trop énergique, mais très musicienne qui, à force de lui imposer exercices et gammes, le fait entrer au Conservatoire… où il est le plus mauvais élève, «indolent, tiède, paresseux». Le jeune homme de 20 ans a des centres d’intérêt latéraux: l’architecture gothique, le chant grégorien, un certain mysticisme. Il compose ses Ogives pour piano, aux harmonies remplies de tout ce qui était interdit dans l’enseignement officiel: il en résulte un statisme hypnotique, des parallélismes résonnant comme des colonnes creuses, comme des cloches. Toute une partie de sa personnalité s’apparente à une sorte de symbolisme calmement visionnaire. C’est très novateur dans la France musicale de l’époque qu iest, soit folle de Wagner, soit très conservatrice. Satie veut écrire «une musique à nous… sans choucroute si possible».

Erik quitte son étouffante famille et intègre la société bohème, mais drôle et chaleureuse, de Montmartre. Pendant quatre ans il est second pianiste au Chat Noir, rencontre Alphonse Allais, Aristide Bruant et tant d’autres poètes, chansonniers, caricaturistes. En compagnie d’autres blessés de la vie, il apprend les traits d’esprit, l’ironie; l’abondante boisson est plus ou moins incontournable. Il compose ses Sarabandes, ses Gnossiennes, et ses trois fameuses, rêveuses Gymnopédies. Celles-ci n’atteindront quelque notoriété que vingt ans plus tard, probablement grâce à l’orchestration que réalise Debussy pour deux d’entre elles.

En 1891, Satie se met à fréquenter un gourou assez extravagant, le «Sâr»Joséphin Péladan, Grand-Maître d’un soi-disant Ordre Kabbalistique de la Rose-Croix. Le Sâr, même s’il se pavane en pourpoint, dentelles, capes, et s’entoure de cérémonial, présente l’intérêt de considérer hautement l’art et les artistes, vecteurs de régénération pour l’humanité décadente. Il organisera six expositions de peinture dans des lieux prestigieux comme la Galerie Durand-Ruel et y attirera des personnalités comme Zola, Mallarmé, Gustave Moreau, Puvis de Chavannes… Satie, promu «maître de chapelle» de la secte, anime les assemblées et les vernissages avec sa musique, orgue, trompettes cachées: de cette époque datent les Sonneries de la Rose Croix, ainsi que Le fils des Etoiles pour une «wagnériekaldéenne» de Péladan. Alphonse Allais le surnomme Esoterik Satie.

Peu après, le musicien rompt avec le gourou, qui prétend régenter son esthétique. De ce stage chez les illuminés, le compositeur conserve le goût pour les déclarations solennelles, et une écriture archaïquement calligraphiée, même à l’encre rouge. Il fonde alors sa propre chapelle dissidente, l’Eglise Métropolitaine d’Art et de Jésus Conducteur. Son abbatiale est sa petite chambre rue Cortot. Il est le seul adepte. Son carticulaire (journal), qui s’arrête après deux numéros, contient des diatribes et des bulles excommunicatoires fulminantes contre toutes sortes de personnalités musicales connues, sans oublier les gens que Satie n’aime simplement pas. Sous ses airs de je-m’en-fichiste à demi fou furieux, il est assoiffé de reconnaissance et aspire à celle, si pompière et si ostentatoire à l’époque, des sphères officielles: ses candidatures pour devenir académicien à l’Institut reçoivent évidemment trois refus successifs. Il a proposé à l’Opéra de Paris son «ballet chrétien». Le directeur de l’Opéra n’en voulant pas, il prétend le provoquer en duel, sans que cela ait de suites, heureusement. Il écrit une originale Messe des Pauvres, pour chœur et orgue, pour orgue surtout, aux contours grégoriens, mais aux accords très librement colorés. Caplet, Poulenc ,Messiaen peuvent se compter parmi les successeurs de ce style. Satie noue une liaison, son seul amour connu, avec la peintre Suzanne Valadon, qui réalise un portrait de lui. Marie-Clémentine Valade, ancienne trapéziste et modèle ,s’est orientée vers la peinture sur le conseil de Toulouse-Lautrec, son amant éphémère qui lui a conseillé de modifier son nom; elle a été l’élève de Degas, et elle est mère, depuis l’âge de 18 ans, du futur peintre (très alcoolique) Maurice Utrillo. L’idylle entre Satie et Suzanne ne dure que cinq mois; il est très tendrement amoureux et même assez dépendant, tandis qu’elle passe facilement d’un homme à un autre et, vite lassée, se tourne vers un agent bancaire, plus argenté, dont elle sera l’épouse pendant quelques années.

Très malheureux, Satie compose les Vexations, un choral pour piano qu’il faut joue r840 fois de suite. Personne ne s’est chargé de l’interpréter, sauf un autre toqué, le compositeur contemporain John Cage, qui a assuré en 1963 le roulement de 12 pianistes pendant plus de 18 heures.

Après avoir composé ses Pièces froides et ses Danses de travers (on note l’auto-ironie de ces titres, même s’ils nous amusent, tout comme Airs à faire fuir, Embryons desséchés, Aperçus désagréables…), Satie, qui est incapable de payer son petit loyer rue Cortot et qui ne mange pas chaque jour, décide de déménager à Arcueil.

A l’époque il s’agit d’un bourg ouvrier, pauvre et sale. Il loue son domicile définitif 22 rue Cauchy, soit 15 m2 sans aucun élément de confort, alors que son activité montmartroise est encore très développée, notamment auprès du chansonnier Hyspa.

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Les allers et retours de 12 km entre Arcueil et Montmartre, il les fait le plus souvent à pied. Rentrer la nuit l’expose à d’éventuelles agressions, donc il garde un marteau sur lui; il s’arrête volontiers à quelques estaminets encore ouverts. Entre 1899 et 1905, sa collaboration avec Hyspa, du Chat Noir, donne un bouquet de chansons amusantes, « Un dîner à l’Elysée », » L’omnibus-automobile », et le fameux, charmant » Je te veux ».

Satie connaît Claude Debussy depuis 1891; pendant quelques années ils sont tous les deux des bohèmes fréquentant le Chat Noir. Debussy a quatre ans de plus que Satie. Epoux temporaire d’une grisette, Rosalie (Lily) Texier, il a appelé Satie comme témoin de son mariage. Or il se trouve que du jour au lendemain, en 1902, Debussy devient célèbre avec son opéra « Pelléas et Mélisande ». Il quitte la bohème et il est admis dans la bourgeoisie; il abandonne la grisette et se remarie la riche Edma Bardac. Satie est assez fin pour faire bonne figure à Emma (alors que Debussy est en butte à un véritable scandale journalistique pour cette affaire privée) et il est reçu à déjeuner tous les vendredis dans le bel hôtel particulier du nouveau couple, avenue du Bois, aujourd’hui avenue Foch. Mais il va de soi que cette brusque ascension de son ami le laisse un peu sous le choc. Peut-être par désir d’intégration, Satie décide alors de se mettre «sérieusement» à la musique. Jadis il jouait les nuls au conservatoire; à 39 ans, il s’inscrit à la Schola Cantorum, école privée de musique qui n’impose pas de limites d’âge, mais qui se veut, comme l’Ecole Niedermeyer, l’alternative au conservatoire ,avec un enseignement très solide.

Pendant trois ans, aidé par une bourse que lui octroie Vincent d’Indy, un des professeurs et membres du comité d’administration, l’étudiant Satie, très appliqué, apprend l’harmonie, le contrepoint, la fugue, l’orchestration, et décroche son diplôme. Simultanément, il améliore son «look» et adopte définitivement l’impeccable costume qui l’apparente, au moins extérieurement, à la classe des gens respectables…

(à suivre).

Isabelle Werck.

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Post-scriptum en musique, proposé par Isabelle :

D’abord cette vidéo dessinée sur les fameuses Gymnopédies, dont le commentaire ne manque pas d’intérêt :

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https://www.youtube.com/watch?v=JaCHOjPO4xM

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Puis La Belle excentrique, suite pour orchestre (1920), tandis que les images de Toulouse-Lautrec vous replongent dans l’atmosphère montmartroise de l’époque, Cette musique sonne foraine, capricieuse,  faussement insouciante, mais elle est pleine de personnalité et son style était tout neuf pour l’époque.

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https://www.youtube.com/watch?v=QxTBPWC_Unk

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Pour évoquer la collaboration de Satie avec Hyspa, voici deux courtes chansons, Le dîner à l’Elysée, avec, au piano,  des citations de « Aux armes citoyens »:

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https://www.youtube.com/watch?v=lktBoP5cCYA

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Ainsi que L’omnibus automobile. Les « sergots », ce sont les sergents de ville:

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https://www.youtube.com/watch?v=02-3T5nFAZA

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Le Canal du Midi de Béziers à Marseillan (3/10) : Le bief d’Agde jusqu’aux Ouvrages du Libron

Le récit de Nicolas sur le Canal du Midi entre l’écluse de Portiragnes et les Ouvrages du Libron (photos et aquarelle).

Voici le 33ème récit photographique de ma randonnée à vélo le long des 240 km du du Canal du Midi. Il sera question ici du bief d’Agde jusqu’aux ouvrages du Libron.

Avant de poursuivre mon récit, je tiens à exprimer une opinion suivante :

Pour moi, être amoureux du Canal du Midi est totalement légitime, certainement pas excessif, comme j’ai pu le lire ailleurs. Chacun est libre de ressentir comme il le veut et je me garderai bien d’en apporter un jugement, surtout que moi aussi, je suis un amoureux du Canal du Midi.

Mise au pont faite, je reprend le cours de ma publication.

Ci-desous, en aval de l’écluse de Portiragnes ou débute le bief. A noter qu’une voie asphaltée longe le canal jusqu’au pont de Roque-Haute, près de la réserve naturelle du même nom.

Il est à noter ici que l’itinéraire se confond avec celui de l’Eurovélo 8, Cadix (Espagne)-Athènes (Grèce), Limassol (Chypre). Itinéraire de 5900 km. On peut considérer que le trajet depuis Port-La-Nouvelle jusqu’à Sète peut être une variante de cet itinéraire.

A partir de l’écluse, et comme les terres ont une altitude très faible par rapport au niveau de la mer, il a bien fallu trouver un moyen de faire évacuer le surplus d’eau du canal au moment des crues, qui plus est, dans une région marécageuse.

Plusieurs solutions ont donc été trouvées, comme par exemple, les bordures du cour d’eau plus élevées côté piedmont, et plus basses côté mer.

Des passelis ont été donc créés, comme vous pouvez le voir ci-dessous, au nombre de 22 le long de ce bief, plus ou moins bien entretenus. Certains ont malheureusement disparus. Le surplus d’eau au niveau de ces ouvrages, se repend sur une surface plane avant de s’évacuer ver la mer par un fossé.

Lors de mes nombreuses promenades qui on suivies mon trajet à vélo, j’ai pu cependant observer, à ma grande satisfaction une restauration de certains d’entre eux.

L’itinéraire du chemin asphalté se sépare du canal au niveau du pont évoqué en début de publication pour se diriger vers Vias-plage.

On aperçoit une colline qui était un petit volcan il y a environs 560 000 ans,et un domaine. Une carrière de pierre en basalte gris se trouvait à proximité.

Le canalet de Roque-Haute, créé en 1770 pour permettre d’accéder à ladite carrière a été possible grâce à l’autorisation du Marquis de Villeneuve qui a obtenu en échange une prise d’eau en amont de l’écluse de Villeneuve pour irriguer le parc de son château. C’est ce qui s’appelle du donnant donnant.

Cet itinéraire très agréable permet non seulement des promenades à vélo ou a pied, mais aussi à cheval. J’approche de Port de Cassafières, créé en 1971.

Beaucoup de plaisanciers qui choisissent de longer le Canal du Midi partent ou termine leur trajet à partir de cet endroit.

Ici se trouve d’ailleurs un point de ravitaillement en carburant.

Je croise plus loin, tout d’abore la péniche Béatrice, une embarcation emblématique, qui fait chambre d’hôtes…

… puis un autre embarcation fonctionnant à l’énergie solaire.

Arrivée sur le passelis de Roqueguinarde (1705) à 28 travées. Il est à noter qu’a partir de 1835, ces ouvrages furent améliorés pour permettre aux chevaux qui tiraient les embarcations de les franchir de manière plus aisée avec les dalles des ponceaux taillées avec un bec relevé sur les bords du chemin de halage qui permettaient de retenir une épaisseur de gravier.

Je croise un des nombreux petits bateau électriques que l’on trouve tout au long du Canal, comme au Somail, Capestang et bien d’autres endroits encore.

Entretenir le canal est une remise en question permanente qui exige de tenir compte de l’environnement et de l’urbanisation en particulier. En 1972, cet aqueduc à siphon a été ajouté afin de permettre une meilleure évacuation des crues.

Arrivée sur un endroit atypique qui mérite à lui seul une publication entière et qui sera le sujet du prochain article : les ouvrages du Libron.

Pour terminer , voici une de mes pièces graphiques sur Port Cassafières.

C’est tout, pour le moment.

Nicolas globe croqueur (et photographe).

Retour sur la liste des  articles consacrés à ma randonnée à vélo.

Mes photos de tous les biefs et toutes les écluses du canal, sur ce lien.

Nous sommes ici dans un secteur du canal ou naviguent les bateaux du soleil.

La publication d’une contributrice invitée : « Tiepolo », par Isabelle Werck

Nicola globe croqueur met de nouveau à l’honneur Isabelle Werck en publiant un de ses textes sur le peintre italien du XVIII sIècle, Giambattista Tiepolo, mais pas que…

Giambattista TIEPOLO (1696-1770)

C’est le peintre le plus célèbre du XVIIIe siècle à Venise.

Aquarelle de Venise, par Nicolas globe croqueur (et photographe)

Avec ses vastes fresques, il s’impose à la fois dans sa ville natale et à l’étranger ; il est connu jusqu’en Russie. L’une d’elles, Le banquet de Cléopâtre, est transposée au Musée Jacquemart-André, dont elle décore le double escalier.

Quand il est jeune, il ne cache pas son ambition, et les artistes « qui ont une grande réputation » lui servent de principaux modèles. Véronèse, par exemple.

A la différence de ses compatriotes vénitiens, il ne signe aucune « veduta » (vue) de sa ville, comme Canaletto ou Guardi si appréciés. Il se spécialise dans les grandes scènes bibliques, mythologiques, allégoriques. Son public, ce ne sont pas les touristes qui passent par Venise et emportent les tableaux avec eux (presque aucune veduta ne subsiste à Venise actuellement) mais les membres du clergé, de préférence haut placés, et les princes.

Même s’il pratique la peinture à l’huile et la gravure, il se sent nettement plus à l’aise dans le grand format de la fresque. Celle-ci, qui exige que l’on peigne rapidement sur du plâtre frais (d’où le nom, fresco : toute peinture murale n’est pas une « fresque » !), lui permet des couleurs claires, chantantes, des ciels sereins. Il y a toujours quelque chose de joyeux et de triomphant dans les grandes machines de Tiepolo. De gracieux, aussi, dans les attitudes, les draperies ; il est bien baroque dans son sens de l’espace, de la contre-plongée, du raccourci, et la foule de ses personnages semble ravie de planer dans les airs en échangeant des sourires. Les sujets religieux sont parfois un petit peu réinterprétés selon sa fantaisie, mais personne ne lui en tient rigueur. Le maître ne travaille certainement pas seul, mais avec l’aide de quelques élèves et de son fils.

Au fond, il est influencé par le goût vénitien de l’opéra. Un de ses contemporains a déjà qualifié ses peintures « d’excellente représentation théâtrale, interprétée par d’excellents acteurs ».

Mais Venise est en décadence, et ses aristocrates sont de moins en moins aptes à bien payer. Tiepolo veut être un prince des peintres, vivant sur un grand pied, comme avant lui Titien ou Rubens. D’ailleurs, beaucoup d’artistes vénitiens quittent leur ville, et pas seulement Vivaldi qui a suivi leur exemple au soir de sa vie. Donc, Tiepolo s’en va en Allemagne, à Wurtzburg, auprès du prince-évêque de Franconie : il lui commande une grande vie de Frédéric Barberousse en plusieurs panneaux, donc va pour Barberousse !

Plus tard, alors qu’il est déjà âgé, il est appelé par le roi d’Espagne Charles III ; il peint à Madrid beaucoup de scènes religieuses et, gentiment retenu par son royal protecteur, s’installe là-bas jusqu’à sa mort.

Isabelle Werck.

Edit de Nicolas globe croqueur (et photographe) :

J’ai choisi de mettre à l’honneur quelques visuels d’isabelle sur Venise.

Je terminerai par une aquarelle peinte depuis le quai du musée d’Art de la Ca’Pesaro et un visuel en encre sépia réalisé par moi-même.

C’est tout, pour le moment.

Nicolas globe croqueur.